[nouvelle] "Babyfoot en solo", une histoire d'enfance spéciale

Publié le par Aurelynx

« baby-foot en solo »

 

 

J'ai été témoin l'été dernier d'une scène un peu particulière et réellement déroutante. Un préadolescent que nous nommerons « Alex » (pour des raisons que tout le monde comprend) est en vacances en Bretagne. Il fait partie de l'un de ces nombreux jeunes qui partent en vacances en colonie adaptée, comprenez par là que le petit Alex était un peu perturbé et avait besoin d'un encadrement spécifique. Dans sa vie Alex cumulait les difficultés, entre les violences parentales et les placements en foyer, jusqu'au décès d'un père qui l'a profondément chamboulé. C'est pour cela qu'il était nécessaire d'avoir autant que possible un œil sur lui, sans quoi l'équipe craignait une certaine tendance à l'auto-destruction.

 

Un matin, alors que je le cherchais pour l'heure du petit déjeuner, pas moyen de trouver Alex. Il n'était pas plus dans son lit que dans les douches, nulle part à l'étage, et personne ne l'avait vu. Ses camarades et mes propres collègues ignoraient ou il était, c'est ainsi que je suis allé faire le tour du bâtiment à sa recherche. 

 

Ce matin-là, Alex parlait de football. D'ailleurs tous les jours il parlait de football. Les animateurs étaient les arbitres d'une partie imaginaire et les enfants jouant le rôle des joueurs expérimentés. En réalité, du moins dans la perception des adultes, aucune partie de foot ne se jouait, mais pour Alex c'était le cas. Alex était dans une des salles d'activité auprès du baby-foot. Pour ma part ce fut un soulagement puisqu'il n'avait pas fugué. Mais c'est la suite qui me fit frissonner.

 

« Salut Alex, dis-je, tu es bien matinal! Je t'ai cherché partout, tu n'etait pas dans ta chambre! »

 

Alex ne répondit pas. Il fixait le baby-foot, sans prêter attention à ma présence en ces lieux. Il tenait une poignée dans une main, et penchait son visage de sorte à avoir un joueur collé à son front.

 

« Tu viens, ca va être l'heure du pti dej' ».

 

Là encore il ne me fit aucune réponse. Je pris soudain conscience de cette réalité : je le voyais et le repérais dans un espace défini mais ce n'était pas son cas. Il était dans un monde bien à lui, une sorte de bulle footbalistique qui le réconfortait. Et moi je venais avec mes gros sabots d'adulte pour lui intimer l'ordre de venir faire quelque chose dont il n'avait pas forcément l'envie ni le besoin, c'est à dire prendre le petit déjeuner.  C'est là que j'ai entendu une grosse voix rauque :

« Allez mon gars, tu vas y arriver ».

 

« Pardon? » lui ais-je répondu.

« Encore un peu et tu y es. AAAAAAAAAAhhhhhhh merde c'est raté! »

 

Je retentais de plus belle :

« Alex? tu m'entend? »

 

Alex a relevé la tête brusquement, a regardé le mur juste en face de lui, et finalement a fait le tour du babyfoot. Puis il a ressaisi une poignée pour jouer. Non, il ne m'entendait pas.

 

« Ah ah ah ! tu ne m'auras pas! »

Il tire, la balle cogne un joueur adverse, et il s'en retourne du côté des joueurs bleus. En tournant autour du jeu il a marmonné quelque chose, et sans que je comprenne réellement de quoi il s'agisse j'ai eu la sensation de regarder un match bel et bien réel. 

 

Alex a joué plusieurs minutes ainsi, prenant différentes voix, a la fois le joueur, l'adversaire, et l'arbitre. Il était le joueur de baby-foot et en même temps le petit bonhomme de plomb dans le jeu. Il était tout le monde, le stade hurlant, les sifflets et les fumigènes. Il n'était plus un petit garçon qui refusait de manger, il était devenu un autre, plusieurs autres. Il était un créateur, le grand ordonnateur d'une partie incompréhensible mais comprenant sa propre logique. Plus je le regardais et moins je le comprenais, plus je tentais de lui parler ou de le raisonner et moins je n'ai eu d'emprise. J'ai dû apprendre à le perdre de ma réalité. Alors tant qu'a le perdre de mes propres repères, autant essayer de le retrouver là ou il est.

 

J'ai pris ma grosse voix et j'ai tenté de guider le match :

« allez le bleu, tu y es presque! »

 

Alex a marqué un temps d'arrêt, mais sans me regarder. Comme si je n'existais pas. Et d'un coup de manette il a mis le but tant espéré.

- «  ouais !!! »

- « Wouhouhou et c'est le buuuuuuuut! » ai-je hurlé à mon tour, pendant qu'Alex faisait le brut de la foule en délire.

 

Alex s'est retourné vers moi, m'a souri, et m'a dit de sa petite voix « ça creuse le sport! Viens, on va déjeuner ».

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Roman 18/12/2009 04:50


Wow.Impressionnant. Tu as magnifiquement géré la scène, très respectueusement. Et c'est sans doute ce dont ce gamin a besoin : de respect, et d'écoute.
Tu as tendu une main vers son monde, sans le forcer à rejoindre le tien. Bravo, franchement, bravo.


Amaneda 17/12/2009 16:43


C'est une histoire très touchante. Tu as su trouver comment établir le contact, Alex a eu de la chance que ce soit toi qui l'aies trouvé.